[A l’occasion du 79ème anniversaire de Willie Nelson, je prends la liberté de republier un article paru dans “Plus jamais malade en euro grenouillère.]
La vie rend égoïste. Si j’avais moins prêté, et surtout si on m’avait plus rendu, je ne serai pas aussi réservé aujourd’hui quand il s’agit de partager. Si l’achat d’un graveur m’a permis de faire circuler des copies sans me séparer de la matrice, je cherche encore régulièrement des disques qu’on ne m’a pas restitué sans savoir à qui j’ai eu tort de les confier. Évidemment, parmi ces enregistrements, certains comptent plus que d’autres. Je n’ai jamais remis la main sur mon exemplaire de Phases & Stages de Willie Nelson (même si j’ai des soupçons que la présomption d’innocence m’empêche de divulguer), et j’en voulais à la terre entière jusqu’à lundi, jour pluvieux où j’ai remis la main sur une copie de ce chef d’œuvre aux puces de Clignancourt.
Phases & Stages est un disque à part dans la discographie de vieux barbu, une sorte d’album concept autour de la séparation d’un couple : du point de vue de la femme sur la face A, et du point de vue du mari sur la face B. Elle retourne chez sa mère et recommence à sortir. Lui n’y croit pas et sombre. Chaque histoire se décompose en chansons, ponctuées par un thème vocal (« Phases and stages » / « Circles and cycles » / « Scenes that we’ve all seen before » / « Let me tell you some more ») dont la douceur rappelle Donovan. Musicalement, il s’agit d’une de ses plus belles réalisations : c’est Jerry Wexler (Ray Charles, Solomon Burke, Aretha Franklin, Dusty Springfield…) qui est derrière la console. Il signe une production très dépouillée, mettant l’accent sur les instruments acoustiques et la voix d’un des plus célèbres hors-la-loi de la grande prairie. Si la country-music vous fait encore peur, c’est par Phases & Stages qu’il faut commencer : en plus d’être un des meilleurs disques de son interprète (avec Stardust, son album de crooner, et Teatro, produit par Daniel Lanois), c’est une introduction rêvée à un univers chaleureux et d’une richesse étourdissante, souvent réduit à sa caricature par une bande de tristes sires en Stetson.
Après l’avoir découvert, j’ai été atteint d’une Williemania carabinée. Je commandais sur eBay des lots de vinyles en plus ou moins bon état. Pour économiser sur les frais de port, je les faisais acheminer aux États-Unis chez une correspondante à laquelle son mari français rendait souvent visite. Peu après avoir envoyé l’argent au vendeur, j’appris qu’ils s’étaient séparés et que les aller-retours allaient être moins fréquents (J’ai craint un moment de leur avoir porté malheur, mais Phases & Stages ne figurait pas parmi la pile en transit). Les lots ont donc séjourné un bon moment dans le New Jersey avant de franchir l’Atlantique.
J’ai acquis d’autres Willie en attendant, et je me suis retrouvé avec des doubles, et surtout beaucoup d’albums pas très bons, dopés à la reprise (« A Whiter Shade of Pale », « Bridge Over Trouble Water », « Heart of Gold »,…), emballés sous des pochettes atroces (une peinture de Willie à cheval, le profil de Willie dessiné à l’aérographe, Willie en photo avec sa nouvelle paire de New Balance…). A quelques exceptions majeures près (Red Headed Stranger, autre disque concept sur un prédicateur en cavale après avoir refroidi sa femme et son amant), je n’ai jamais retrouvé la finesse et l’inspiration de Phases & Stages. Je m’en rends compte à nouveau aujourd’hui, en le redécouvrant après un an d’absence, et je rechute. Il me faut encore d’autres Willie pour entretenir la flamme. Je retourne à Parallèles acheter celui que j’avais reposé l’autre jour (Songwriter, en duo avec Kris Kristofferson, sur lequel il interprète « Write You Own Songs » : il ne manque pas de toupet) et je repars pour un cycle complet. « Circles and cycles / Scenes that we’ve all seen before / Let me tell you some more. »
La lo-fi s’éteignait à petit feu et les plus malins avaient déjà échangé leurs guitares contre des platines, exactement comme James Murphy le rappellera dix ans plus tard dans “Losing My Edge”. Parmi les plus malins, un garçon qui avait choisi un pseudonyme à même de rallier les fans de Prince et de Primal Scream : Supermalprodelica. Et bien d’autres : ses compositions sont truffées de samples savants (Cream, Tortoise, Lee Hazlewood…) et de références pointues. A l’époque où Diabologum rend hommage à “La maman et la putain” de Jean Eustache, Supermalprodelica dédie le premier morceau de son LP à Pierre Clementi, acteur fétiche de Bunel, Garrel ou Pasolini. De son LP ? Alors qu’en 1996, le format est agonisant (et qu’on voit apparaître les premiers graveurs de CD), l’album sort exclusivement en vinyle, à 300 exemplaires, sur un microlabel domicilié à St Alban Leysse (73230).
L’affaire avait tout pour ne pas en rester là : sur la foi de chroniques élogieuses (Les Inrockuptibles, Magic RPM et Technikart sont unanimes), Supermalprodelica attire l’attention d’une maison de disques qui se fait fort de déclarer tous les samples utilisés auprès des ayant-droits dans le but de ressortir le disque à une plus grand échelle. Mais le projet est sans cesse ajourné, tant et si bien que la réédition ne voit jamais le jour. Quinze ans après sa parution, Supermalprodelica demeure inédit sous la forme digitale, un comble qui ne manquera pas d’amuser l’amateur de vinyles qui en est l’auteur. La logique voudrait qu’il soit devenu un objet que s’arrache les collectionneurs. Même pas, alors qu’il constitue peut-être le chaînon manquant entre Art of Noise et les premières productions du label Warp.
Si la situation avait de quoi décourager le musicien, il semblerait qu’elle n’ait pas entamé sa créativité : il vient de poster une série de nouveaux morceaux sur son site, dont des reprises de Christophe, Aztec Camera, Mick Karn et… Mike Brant, dans un esprit pas si éloigné de celles publiées par Uwe Schmidt sous le nom de Lassige Bendthaus. Et s’inscrit pleinement dans la démarche de “fan-musicien” qui fait en grande partie l’objet du Retromania de Simon Reynolds.
C’était dans une brocante du côté d’Alésia (C’est plutôt mauvais signe d’ailleurs quand c’est une brocante et pas un vide-grenier, les prix sont toujours majorés d’une je-ne-sais-quoi d’abusif qui prend autant en compte la candeur de l’acheteur que la cupidité du vendeur). J’étais passé entre les stands en scrutant le sol, à la recherche d’un carton négligé. Le vinyle est toujours posé à même le sol, contrairement au CD qui a toujours le privilège du tréteau. J’étais tellement persuadé de ne rien trouver que j’en cherchais la confirmation dans le moindre bac, la moindre pile. Avant de tomber par hasard sur ce beau ténébreux penché à sa fenêtre. Qu’est-ce qu’il faisait là, perdu au milieu des fleurons de la variété française, au fin fond du XIVème arrondissement ? Rien. Il faisait comme moi. Il traînait. Il attendait son heure. Pas vraiment surprenant de la part de l’auteur de « Waitin’ Around To Die ».
C’est une fenêtre sans barreaux, sans battants, sans volets. Le revêtement en bois fait tout de suite penser au sud des États-Unis, le Texas peut-être. C’est là qu’il a commencé sa carrière, se produisant dans des salles comme le Old Quarter où a été enregistré un de ses albums en concert. Un des bâtiments de l’université d’Austin porte le nom de son arrière grand-père, John Charles Townes. C’est en son hommage que ses parents l’ont ainsi baptisé. Mais il s’est produit un peu partout, aux Etats-Unis comme en Europe. Il devait venir jouer à l’Erotika boulevard de Clichy il y a une dizaine d’années. J’avais gardé le flyer pour m’en souvenir. C’était dans la foulée d’un début de retour en grâce : les Tindersticks avaient repris un titre de son deuxième album, « Kathleen ». Malheureusement le pays fut paralysé par une grève générale de transports et la date fut annulée : le chanteur était coincé en Allemagne. Six mois plus tard, il décédait brutalement. Le jour-anniversaire de la disparition d’une de ses idoles, Hank Williams, quarante-quatre ans plus tôt. J’en tiens rancune aux cheminots depuis.
Il n’a pas l’air surpris par la photographie, pourtant il se tient dans l’ombre, comme s’il ne tenait pas à se dévoiler. Une main est posée sur la rambarde. Il a le regard sombre et pénétrant. Difficile de lire derrière ces yeux tous les tourments dont il était la proie. Jeune homme soumis aux électrochocs pour enrayer des symptômes de dépression chronique (une sale manie au Texas : un certain Roger Kynard Erickson ne s’en remettra jamais), il était capable de se jeter par la fenêtre juste pour éprouver le vertige de la chute. Il l’a fait une fois et s’est relevé indemne. Il n’a même pas cassé la bouteille de vin avec laquelle il a descendu quatre étages. Alcoolique invétéré, il était pourtant capable chaque soir de monter sur scène et de captiver le public une heure et demie durant. Il a vécu le même rapport destructeur avec le tabac, le sirop pour la toux, l’héroïne et le jeu. Comme c’était le cas pour Tim Hardin, Charlie Parker ou Hemingway, les drogues semblaient lui apporter une sorte d’équilibre plus qu’un semblant d’excitation. Il s’est éteint à l’âge de 52 ans, et beaucoup de ses proches semblaient surpris qu’il ait vécu aussi longtemps.
L’album compte 10 titres et dure moins de 35 minutes. Pourtant il concentre le savoir-faire de son auteur, musicien épris de blues et de country, ayant fait des gammes à l’écoute de Lightnin’ Hopkins. Il lui arrivait de ne pas sortir de chez lui pendant une semaine quand le démon de la guitare l’exigeait. C’est après avoir découvert « The Times They Are A-Changing » qu’il a décidé de prendre au sérieux son métier de troubadour et d’aligner ses compositions au niveau des meilleurs. Il en a égalé certains, dépassé d’autres. Pourtant lui-même n’a jamais connu la consécration, changeant de label régulièrement, disparaissant pendant dix ans, reprenant la route en compagnie des Cowboy Junkies dont il assurait la première partie – un comble, quant on connaît l’influence que son écriture inspirée a pu avoir sur tous les auteurs-compositeurs actuels, de Steve Earle à David-Ivar Herman-Düne.
Flyin’ Shoes est le septième album studio de Townes Van Zandt. Il a été publié en 1978 après cinq ans d’absence et ne bénéficie pas d’une réputation critique comparable à celles de ses premières œuvres. Eugène Chadbourne tient même des propos assez durs à son sujet : « Son équilibre est brisé à cause de morceaux de moins bonne facture dont certains ressemblent à du remplissage. Les quatre minutes de Who Do You Love ne sont pas précisément ce qu’attendent les fans de Townes Van Zandt, et si l’idée d’incorporer une slide-guitare rugissante à sa musique n’était déjà pas très heureuse, le résultat aurait pu être plus homogène. Au vu de tous les participants aux sessions, on était en droit d’attendre une interprétation plus inspirée. Van Zandt ne semble pas avoir été en mesure de guider ses accompagnateurs au travers d’un répertoire varié qui aurait pu donner naissance à un classique ». A cette nuance près : même un disque inégal du texan atteint des sommets.
Flyin’ Shoes, la chanson qui donne son titre à l’album, est accompagnée par la mandoline de Randy Scruggs. Elle commence par quelques mesures d’harmonica, comme dans un vieux western. Le climat est à la fois désabusé et bucolique. Il y a un très peau passage de pedal steel juste après le premier refrain, puis une reprise au piano du thème. C’est un petit moment de grâce où le défilé des saisons sert de prétexte à une prière dont la douceur n’égale que la noirceur.
La mort a surpris Townes Van Zandt chez lui, alors qu’il se remettait d’une opération. Sa femme venait de lui servir son dîner quand le téléphone a sonné. Elle était allé répondre et a laissé ses enfants surveiller leur père. Son fils Will lui a demandé s’il avait besoin de quelque chose et s’est absenté à son instant. A son retour, une crise cardiaque l’avait terrassé. Ses cendres ont été dispersées quelques jours plus tard du coté de Fort Worth et du comté de Van Zandt, à l’Est de Dallas. Il devait enregistrer aux cotés de Steve Shelley, le batteur de Sonic Youth, pour un disque qui aurait vu le jour sur Geffen. Il n’aura pas eu le temps de goûter cet ultime reconnaissance : l’homme aux semelles de vent avait déjà pris la poudre d’escampette. Ses chansons, elles, n’ont rien perdu de leur pouvoir fédérateur : elles continuent, dans la bouche de Willie Nelson, Lucinda Williams ou Emmylou Harris, à perpétuer le souvenir de ce vagabond céleste.
Dans un fanzine paru il y a quelques années, je dressais une liste non exhaustive d’objets prêtés et non rendus dans l’espoir de voir certains d’entre eux réapparaitre. Je ne me faisais pas beaucoup d’illusions au sujet de la VHS de “You’ll Never Walk Alone” et pourtant le miracle s’accomplit : un lecteur qui l’avait lui aussi enregistré lors de son passage sur La Sept s’est manifesté. Il avait même pris soin de digitaliser l’émission depuis pour optimiser sa conservation.
“You’ll Never Walk Alone” est un de mes documentaires favoris. Réalisé par Jérome de Missolz et Eveline Ragot en 1992, il prend le pouls de la ville de Liverpool en suivant le quotidien d’une génération de musiciens. L’ainé, c’est Ian Mc Culloch qui, après le split d’Echo & The Bunnymen, poursuit une carrière solo. Il emmène les réalisateurs, épaulés par Jean-Daniel Beauvallet pour la partie “interview”, dans une interminable tournée des pubs. Les frères Head, eux, ont du mal à embrayer : à la fin des Pale Fountains, ils sont repartis vivre chez leur mère et passent la plupart de leur journées défoncés. Et il y a tous les autres, ceux qui espèrent être emportés par le succès de The La’s. Parmi eux, un groupe mené par un garçon vit au milieu de vinyles qui ont le même âge que lui : c’est Edgar Summertyme, le leader des Stairs.
J’ai adoré le premier album des Stairs parce qu’il appliquait à la lettre les recettes des premiers Stones, Them, Standells, Kinks, Troggs… C’est presque un groupe de reprises qui ne jouerait que des inédits. Mais des inédits qui seraient tous des tubes en puissance, emmenés par un chanteur habité. Mexican R’n’B est un album paru 25 ans trop tard ou 10 ans trop tôt. Car il annonce le revival garage rock qui fera le succès des Hives ou des Caesars. Mais au début des années 90, c’est Suede et The Auteurs qui s’apprêtent à rafler la mise. Le groupe ne s’en remettra pas : il faudra attendre plus de 10 ans pour qu’un second album, constitué de démos enregistrées dans la foulée du premier, voit le jour.
Mercredi dernier, Jérome de Missolz et Eveline Ragot étaient à la Gaité Lyrique pour une projection publique de “You’ll Never Walk Alone” - la première depuis la diffusion sur La Sept. Quand on sait que leur film est indisponible depuis (bien qu’on puisse le visionner en intégralité sur Youtube), parler d’événement n’était pas un terme galvaudé. Pour le petit cercle de fidèles présent, Jérome de Missolz avait apporté des images exclusives : celles de la rencontre des frères Head et de leur idole Arthur Lee, avec lequel ils interprètent quelques extraits de Forever Changes. Et d’autres filmées plus récemment, où une reformation des Pale Fountains repète dans un local minuscule “Maybe The People Would Be TheTimes Or Between Clark and Hilldale” et “Lucifer Sam”.
La discussion qui suit évoque le sort des protagonistes de “You’ll Never Walk Alone”. McCulloch ? Il rejoue sur scène “Crocodiles” et “Heaven Up Here”, deux albums d’Echo & The Bunnymen . Michael Head ? A la recherche désespérée d’un label pour sortir son nouvel album. Dr Phibes ? En prison pour avoir tué sa mère. Edgar Summertyme ? Il s’est recyclé au sein de The Edgar Jones Free Peace Thing.
Je vais vous faire une confession : je ne suis pas sûr que l’album de Geggy Tah soit un chef d’œuvre. Je ne suis même pas sûr de l’avoir jamais écouté en entier. Pourtant, chaque fois que je le sors de sa boîte, c’est avec une excitation intacte puisque je vais écouter “Whoever you are”.
C’était en 1996. Beck avait fait tomber la barrière entre rock indé et hip-hop et tout le monde s’essayait à la recette miracle. Et parmi ce “tout le monde”, un trio dont David Byrne s’était entiché au point de le signer sur son label Luaka Bop. Dans leur poche, un tube. Un vrai tube en or massif, le genre grâce auquel on vit à l’abri du besoin jusqu’à la fin de ses jours. Pourtant, ça n’était pas gagné d’avance. “All I wanna do is to thank you / Even though I don’t know who you are / You let me change lanes / While I was driving in my car”. Rajoutez une intro un peu trop longue et toutes les chances étaient réunies pour que vous n’en entendiez jamais parler.
C’était sans compter sur le talent précoce d’un certain Greg Kurstin qui, grâce à un riff funky et un rythme délicieusement old school, allait transformer le plomb en or. Plus de 15 ans après sa sortie, il est rare que je passe une semaine sans écouter cette chanson, en général calée entre “Drinking in LA” et “How Bizarre” (oui, je sais, je suis un indécrottable nostalgique).
Le miracle ne devait pas se reproduire immédiatement. Le reste de l’album, à moitié co-signé par Kurstin, est pratiquement sans intérêt. Ce qui ne l’empêche pas d’être régulièrement sollicité pour jouer sur les disques des autres, puisqu’on le retrouve aussi bien aux côtés des Red Hot Chili Peppers, Jason Mraz, Ben Harper, Nelly Furtado… que de Jenny Lewis, Peaches ou The Flaming Lips. En 2006, il fonde le duo The Bird and The Bee avec la chanteuse Inara George. En 2010, il est même nominé aux Grammys pour avoir produit le second album de Lily Allen. Et Geggy Tah dans tout ça ? Un chien sans collier perdu au milieu d’un pré. J’espère qu’avec leurs royalties, les membres du groupe lui ont au moins offert une niche.
Mon plus vieil ami n’est pas mon ami le plus vieux. Mais mine de rien, c’est le seul qui puisse revendiquer l’appellation contrôlée “ami de 30 ans”. J’étais impatient de déjeuner avec lui parce que j’avais un exemplaire de mon livre à lui offrir et qu’il est plusieurs fois question de lui à l’intérieur. Je sens mon excitation monter en le voyant tourner les pages.
- Et tu n’as pas oublié “Chameleon Day”, j’espère ?
“Chameleon Day” ? Comment ai-je pu faire une impasse pareille ?
“Chameleon Day” figure en septième position sur l’album The Colour of Spring de Talk Talk. Comme il comportait déjà deux titres classés au TOP 50, (“Life What’s You Make It” et “Living in Another World”) on l’avait acheté en toute confiance : Talk Talk, c’est du sérieux. Enfin, c’était du sérieux jusqu’à « Chameleon Day » : titre sans mélodie, tour à tour murmuré et éructé, avec des cuivres qui improvisent tout le long et qui laisse sur un grand sentiment d’inachevé. Ah là, ils avaient bien déconné quand même. Le passage qui nous faisait le plus rire était celui où après une grande plage de calme, Mark Hollis se mettait à brailler BREATHE ON ME / ECLIPSE MY MIND. Ah non là, quand même, du grand n’importe quoi.
Évidemment, à la sorte de Colour of Spring, impossible de se douter que « Chameleon Day » n’est qu’un aperçu d’une métamorphose qui s’accomplira le long des albums suivants et qui verra le groupe quitter les rangs du top 50 pour s’inscrire dans une lignée beaucoup moins commerciale. Je me rappelle de notre réaction mitigée à la première écoute de Spirit of Eden deux ans plus tard :
- Les boules, c’est tout comme “Chameleon Day”.
Heureusement, Spirit of Eden débarque au moment où nous sommes à la recherche de musiques qui segmentent plus que de musiques qui fédèrent. C’est la porte d’entrée rêvée vers des univers qui s‘étendent bien au-delà de la new-wave : Robert Wyatt, Keith Jarrett, Brian Eno, Laurie Anderson… David Sylvian s’en souviendra lors de la reformation partielle de Japan sous l’identité Rain Tree Crow en 1991. Et tout le rock de Chicago n’aura cesse de lui rendre hommage.
Comment ai-je pu oublier « Chameleon Day » alors que je dois tant à ce titre ? Such a shame.
Je n’ai jamais écouté de rap, vous disais-je il y a 3 semaines, mais par contre j’ai écouté Arnaud Michniak. Ou plutôt : je me suis pris Arnaud Michniak en plein dans la figure. Et j’ai rarement retrouvé dans le rap français de morceaux qui m’aient fait autant d’effet. Shurik’n ? Orelsan ? Ils rasent les murs à coté.
La première fois que j’entends « Je suis le peuple sans visage », c’est en 2004, sur une compilation éditée à l’occasion d’un festival à Colmar : il est signé DJ Rupture feat. Arnaud Michniak, extrait de Special Gunpowder. Trois ans plus tard, ce dernier le réenregistre à l‘occasion de la sortie de Poing Perdu. Les scratches ont disparu au profit d’un piano lugubre et solennel : le même qui hantait « Une histoire de séduction » sur #3 de Diabologum. Impossible alors de passer à côté du texte, qui a été réécrit pour l’occasion. « Ce coma, c’est un peu comme si c’était mon meilleur ami qui y était. Comme si chaque jour j’allais à l’hôpital pour essayer de le réveiller en lui passant des vieux disques, en lui rappelant une vieille histoire, en cherchant une bonne raison de sortir du noir que je ne trouve pas. Sauf que ce n’est pas mon ami qui est dans le coma, c’est moi. Je suis pas à l’hôpital mais chez bien moi. Et je me repasse toujours les mêmes vieux disques, me rappelle la même vieille histoire ». Aveu d’impuissance, autoportrait au vitriol et en même temps morceau obsédant qui présente Gil Scott-Heron à Léo Ferré. Du slam ? Restons sérieux.
Évidemment, avant Point Perdu, il y avait les deux albums de Programme. Mais jamais Arnaud Michniak n’avait été aussi personnel ni aussi bouleversant. Michel Cloup, son frère d’armes, a réitéré cette année le même exploit avec la sortie de son premier disque sous son nom, qui me parle beaucoup plus que ceux qu’il a publiés avec Expérience. Pourtant, les deux sont presque en négatif l’un de l’autre : quand l’un invoque « Mille voix », l’autre répond par « Notre silence ».
Le garçon n’était pas parvenu à faire le choix parmi ses disques préférés et avait décidé de leur rendre hommage en vrac, publiant en l’espace de quelques années une pelletée d’albums et de maxis sous le pseudonyme d’Echoboy. Mais même les albums ressemblaient à des compilations : des instrumentaux inspirés par le rock répétitif allemand, des ritournelles électro-pop, du melodica sur fond de percussions métalliques, des plages contemplatives que n’aurait pas renié Ash Ra Tempel… Il aurait dû s’appeler Fanboy, vu que c’est ce qu’il était avant tout.
Sur la durée, l’expérience était épuisante. Mais considérés individuellement, chaque morceau regorge de trouvailles. Publiés au début des années 2000, les enregistrements d’Echoboy annoncent le fractionnement qui va avoir lieu 10 ans plus tard : soit les morceaux considérés à nouveau comme des entités individuelles et non plus comme un ensemble cohérent. “Circulation”, par exemple, se retrouve perdu à la fin de Volume 2, majoritairement constitué d’instrumentaux cabossés. Alors que c’est une pop song nonchalante et minimaliste qui rappelle un peu Tones on Tail ou Martin Gore. Autant dire que, dix ans après sa parution, elle s’inscrit parfaitement dans le revival new-wave actuel (John Maus, Molly Nilsson… Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin).
Si ce fan des Spacemen 3 n’a pas connu la consécration en tant que Echoboy, il l’a approché quelques années plus tard quand il a été débauché par Jason Pierce pour intégrer Spiritualized. Il a par la suite cachetonné aux côtés de Starsailor ou Soulsavers avant de tenter une nouvelle aventure dans un registre plus mainstream sous son identité civile (Richard Warren). Et logiquement assez peu d’écho.
Je voulais poster cette chanson il y a quelques semaines puisqu’elle était malheureusement d’actualité mais il m’a fallu le temps de remettre la main dessus. Quoi, je n’écoute pas Steve Westfield tous les jours ? Non, je l’écoute pas Steve Westfield tous les jours. Je me suis même débarrassé de la plupart de ses disques. Mais j’ai conservé dans un coin de mon disque dur son chef d’oeuvre : “Bent And Melted Next To Paul Westerberg”.
Mais qui est Steve Westfield ? Une comète de la pop dépressive américaine, auteur de quelques albums mineurs mais attachants enregistrés avec son groupe “The Slow Band”. C’est certainement avec Underwhelmed, le seul a avoir eu la chance d’être distribué en France par Last Call, que j’ai fait sa connaissance. Et que j’ai pu constater que nous avions quelques amis communs puisque Joey Santiago ou Lou Barlow avaient déjà participé à ses disques. Mais la carrière de Steve Westfield n’a jamais vraiment décollé : au même titre que Jim White, Johnny Dowd ou Hayden, il ne passionne guère qu’un cercle très réduit d’amateurs dont mon camarade Pol Dodu fait partie. Son Myspace est certainement le plus parlant puisqu’il ne possède que 5 amis.
Mais pourquoi pensais-je subitement à Steve Westfield ? Parce qu’il est l’auteur d’une des chansons les plus ironiques que je connaissance dans laquelle il imagine que si le stock d’un disquaire venait à prendre feu, ses enregistrements seraient collés pour l’éternité avec ceux de Paul Westerberg, son voisin par ordre alphabétique. Je ne sais pas s’il y avait des disques de Steve Westfield ou de Paul Westerberg dans les entrepôts londoniens qui ont été ravagés par l’incendie, mais j’ai eu une pensée pour celui qui s’est retrouvé “Bent And Melted Next To Paul Oakenfold.”
Je n’ai jamais écouté de rap. Je ne dis pas que ça ne m’a jamais plu : mais je n’ai pas eu, au moment où j’aurai pu être le plus réceptif, de passeur qui me donne les bonnes cartes. Comme tout lecteur des Inrockuptibles, j’ai jeté une oreille sur Arrested Development, House of Pain ou De La Soul. Mais je ne suis jamais allé plus loin. Public Enemy ? NWA ? WU-Tang ? Totalement passé à côté. Ah si, j’ai écouté Mike Ladd.
Et encore : la règle aurait voulu que je commence comme tout le monde par Easy Listening 4 Armageddon, celui qui l’a fait connaître. Absolument pas : le hasard a voulu que je croise la route de Welcome To The Afterfuture, le second. C’est certainement par Tricky que j’y suis arrivé : car c’est clairement dans la veine optimiste et bucolique de Pre-Millenium Tension qu’il s’inscrit. Mais alors que ce dernier s’autorise parfois quelques respirations en-dehors de l’eau, Welcome To The Afterfuture ne finit jamais de sombrer. Ce disque devrait être interdit aux claustrophobes et aux épileptiques. C’est la BO rêvée de Half-Life, un jeu sur lequel je passais de nombreuses heures à l’époque.
Je n’ai jamais écouté de rap, mais j’ai adoré Diabologum, qui a cessé d’exister au moment où l’album de Mike Ladd paraît. Et j’ai pris goût à une certaine noirceur, à une certain scansion, à une certaine absence de compromis. En 1999, j’aurai pu écouter Quannum ou People Under The Stairs mais c’est de Welcome To The Afterfuture que je m’en entiche. A ce jour, je n’ai jamais partagé cette passion et je ne suis absolument pas à même de me rendre compte de l’importance de ce disque dans la pléthorique discographie de l’artiste : peut-être s’agit-il d’un disque mineur. Peut-être Mike Ladd est-il lui-même un second couteau comparé à Saul Williams ou Mos Def. mais Welcome to the Afterfuture m’a permis par la suite d’être réceptif aux disques publiés sur Anticon ou Lex. Un petit pas pour l’homme, une course de fond à l’échelle de mes oeillères.









